Amélie GRATIAS
Metteure en scène

Amélie a reçu une aide à la création pour son spectacle Etnea    

Quel est votre parcours artistique ?
Mon parcours artistique ne commence pas par l’art, mais par le sport. Qui pour moi est une forme d’art. Adolescente, je voulais devenir footballeuse professionnelle. J’étais habitée par le mouvement, l’engagement physique, la répétition, l’effort et une certaine forme d’abnégation. J’aimais la beauté du geste et l’instant où un mouvement (parfois individuel mais surtout collectif) déverrouillait une situation. Et en même temps, j’étais habitée par une question très profonde : qu’est-ce qui pousse un être humain à agir, à basculer, à passer à l’acte ? Je prévoyais pour ça de faire en parallèle des études de psychologie, spécialité criminologie.

La découverte du théâtre à bousculer tout ça. C’est en le découvrant que ces deux élans se sont rencontrés. J’y ai trouvé un espace de liberté radicale, un lieu où le corps pense, où les mots deviennent action, où les fractures intimes peuvent se transformer en matière poétique. À partir de là, j’ai compris que l’art serait mon terrain de jeu et d’exploration. J’ai commencé par des études cinématographiques, à l’Université Paris 7. J’y ai appris à regarder, à monter, à rythmer, à fabriquer des images en mouvement — une continuité évidente avec mon rapport organique et performatif au monde. En parallèle, je jouais toujours au football en 2ème division nationale et je pratiquais le théâtre en amateur les vendredis soir dans le foyer rural de mon petit village. Ce qui pour la plupart des gens apparaissait comme une dissonance ou une incohérence était pour moi un continuum évident et viscéral. Aujourd’hui, je dirais que cette double, voire triple vie a été fondatrice de toute ma démarche artistique et professionnelle.

C’est à l’art vivant que j’ai fini par me consacrer. J’ai intégré l’EDT 91 puis l’École du Théâtre National de Bretagne, où j’ai développé un geste artistique mêlant écriture, performance physique et conception plastique. J’y ai aussi rencontré des artistes qui ont été un précieux accélérateur de particule. Avec le soutien de Steven Cohen, par exemple, j’ai pu mettre en scène, performer, et créer ma première performance, Therefore I Am. Ce premier geste créateur marque un tournant dans mon parcours.

J’ai toujours avancé en faisant. En explorant. En fabriquant pour comprendre. Après deux spectacles écrits sur mesure et mis en scène pour des promotions d’artistes, j’ai fondé la compagnie Chambre 2046, que j’envisage comme une chambre photographique qui révèle les fondations organiques des individus et l’imaginaire qui les fait tenir debout. Portée par cette obsession, j’ai écrit, mis en scène et conçu Etnea, un spectacle pour trois interprètes et une scénographie en mouvement. Je dirai que mon parcours artistique a été celui d’une voie trans-disciplinaire ; dernièrement nourri par le programme de résidences de la Millenial Academy à Caen, où j’ai affirmé mon langage scénique et approfondi ma pratique des arts visuels.

Aujourd’hui, cette absence de scrupule à naviguer entre les médiums m’amène au Fresnoy – Studio national des arts contemporains, où je réalise mon premier court-métrage. J’y poursuis ma recherche autour du corps, de ses langages, et de la manière dont les événements marquants traversent l’imaginaire et la parole.

Quel regard portez-vous aujourd'hui sur votre profession ?
J’imagine que dans quelques années, le regard que je porte à présent sur ma profession sera différent. Pour l’heure, ce qui me vient c’est un regard à la fois tendre et méfiant sur un acte qui m’apparaît comme proche du tissage et de l’interprétation (au sens de la traduction d’une langue vers une autre). En tant qu’artiste, j’ai l’impression de porter un regard sur le monde fait d’une forme d’acuité mais aussi pétri de biais dont il faut se méfier. Mon travail me semble être de passer au peigne fin des mots, des situations, des gestes et des actes, des histoires et des vécus ; tisser des liens entre les choses et par ce jeu d’entremêlements et d’associations révéler, ou plutôt remettre en lumière, ce qui était déjà là mais qu’on ne voyait pas agir ou dont on n’avait pas pris la pleine mesure. C’est s’efforcer d’écouter, d’entendre, et puis de trouver une façon de traduire pour tendre à d’autre ce qui nous a été offert. J’ai beaucoup d’admiration et de tendresse pour cet engagement envers le vivant ; pour ce qui m’apparaît comme un gage de générosité. Mais j’ai aussi un brin de méfiance. Parce que je crains l’inconséquence, l’arrogance, et les pensées confortées par les biais de confirmation, comme ces algorithmes qui enferment dans un seul et même imaginaire, un seul et même système de valeur, une seule et même iconographie et fabrique des sentiments d’évidence. De trop grande évidence. Je crains aussi le surmenage, la machine infernale qui nous coupe de nos sensations et de celles du monde, du vivre concrètement ensemble. Il m’arrive de craindre un métier artistique qui me coupe des autres dans la vie quotidienne, dans le concret d’une vie de village j’ai envie de dire, celle de mes parents, de mes frères et sœurs, de mes neveux et nièces, de mes voisins, des gens que je croisent à tel ou tel endroit. Et je me souviens que c’est ce même métier aussi qui me permet de les voir vraiment, qui déplace mon regard et me les révèlent dans toute leur humanité. De les aimer, d’être surprise par eux, d’être émerveillée, d’être inspirée, parfois révoltée aussi, d’être en colère, et d’avoir ensuite la possibilité de mettre des mots là-dessus, de triturer cette matière, de la transmuer en autre chose, en sensations, en émotions, en forme, en son, en voix. Et de s’(e)mouvoir ensemble en le temps d’un spectacle, d’un film, d’une lecture.

Comment vous voyez-vous dans 5 ans ? Dans 10 ans ?
Je suis depuis 2021 dans un cycle de création qui creusent la question des conséquences du traumatisme sur le langage du corps, la parole et l’imaginaire. Créer prend du temps. Comprendre ce qui se joue dans notre geste artistique aussi. La production d’une œuvre s’étale sur plusieurs années. Je travaille actuellement à mon premier court-métrage en écho duquel je développe une performance scénique. L’année prochaine, un second court-métrage verra le jour tandis qu’Etnea prendra son envol en tournée. Alors dans 5 ans, j’imagine que je serai en train de consolider ce premier cycle. Ou peut-être de le clôturer ? Je ne sais pas.

J’aime bien cette question : comment se voit-on dans 5 ans, dans 10 ans, dans 20 ans ? Quand j’ai travaillé avec les élèves du conservatoire d’Arras à l’invitation du Tandem - Scène nationale, et que j’ai poursuivi cette recherche avec la promotion sortante de l’EDT 91 avec qui j’ai créé Au Seuil, j’ai été frappé par une réponse qui revenait souvent. À la question « à quoi tu rêvais enfant ? À quoi rêves-tu maintenant ? », j’ai entendu plusieurs fois : « c’est difficile de se rêver dans un monde dont on nous rabâche en permanence qu’il va s’écrouler ». Entre le climat politique et économique mondial, les conflits violents, les révélations chaque pour plus nauséabondes des perversités dont peuvent faire preuve les puissants et la crise climatique, est-on aujourd’hui capable de se voir, de se fantasmer dans 10 ans ?

Je suis dans ma trentaine, un âge que je crois comprendre être celui d’une forme de maturité qui s’installe tout progressivement, ou qui se découvre. Un âge où on commence à se comprendre, à comprendre nos mécanismes, nos fonctionnements, où on peut envisager concrètement des changements. Forcément, ça m’invite à imaginer que dans 5 ans, je serais en train de consolider ma création, ce désir d’écrire et de concevoir des œuvres qui ne s’embarrassent pas des cases, passant sans vergogne de l’art vivant à la création cinématographique ou numérique.

Dans 10 ans, je serai au début de ma quarantaine. Un âge dont je ne sais rien si ce n’est que je le trouve beau chez les autres femmes. Lire L’art de la joie de Goliarda Sapienza m’a inspiré une grande joie à l’idée de mûrir et de vieillir. Je dis souvent que j’ai hâte d’avoir 45 ans, d’avoir 55 ans. Forte de ce fantasme là, dans 10 ans je me vois plus confiante, plus calme aussi, guérie de certaines blessures encore actives, peut-être avec une capacité à créer sans surmenage ? Et suffisamment outillée pour découvrir d’autres possibilités de création. Pourquoi pas écrire un roman ? Ou concevoir une œuvre sculpturale ? Ouvrir de nouveaux types de collaborations ? Ou alors… à l’image d’un Claude Régy, dans 10 ans je serai encore à creuser le même sillon, parce qu’on n’a jamais fini de découvrir, et que tant que ce que j’explore aujourd’hui continuera de me fasciner et de m’émerveiller, il y a de fortes chances que je continue de le côtoyer.

Il existe aussi un monde - une vie qui marche à côté de moi - où j’ai tout arrêté pour ouvrir un coffee shop ou une crêperie. Ou un autre dans lequel je me consacre à l’ouverture de bloc d’escalade pour créer des voies dans lesquelles les mouvements possibles sont beaux, complexes et intéressants à vivre pour les sportifs.

Il y a aura une forme d’écriture, toujours. Je ne me vois pas dans 10 ans sans élan d’écrire, de transcrire d’une façon ou d’une autre.

Interview réalisée en 2026
Photographies réalisées en 2026 par Yama Ndiaye