Camille DAGEN et Emma DEPOID
Metteures en scène

Camille et Emma ont reçu une aide à la production pour leur spectacle "Bandes »

 

Quel est votre parcours artistique ? 
Nous nous sommes rencontrées à Strasbourg au sein du groupe 43 de l’école du TNS en 2014, l’une - Emma - étudiante en scénographie, l’autre- Camille - en jeu. Auparavant, Emma avait suivi des études d’arts appliquées au sein des écoles Boulle puis Duperré, et Camille, suite à une classe préparatoire littéraire, intégré l’École Normale Supérieure de Paris en philosophie et théâtre en 2011, tout en se formant comme comédienne et performeuse en suivant le cursus des conservatoires d’art dramatique de la ville de Paris.  Très vite, nous avons partagé le désir d’inventer des formes ensemble, les plus hybrides possibles : un article à quatre mains pour la revue regard où, à une photographie d’Emma, répondait un texte poétique de Camille ; une performance in situ dans un appartement le Corbusier conçue et réalisée par Emma avec une actrice dirigée par Camille ; une série de portraits photographiques de jeunes artistes… En 2017, une carte blanche dans le cadre de l’autre saison du TNS nous a permis de travailler à notre premier spectacle, mis en scène par Camille en dialogue permanent avec la conception scénographique d’Emma.  Au-delà de notre complicité artistique et amicale, nous partageons, outre un goût pour la recherche et l’invention de formes nouvelles, la volonté de réfléchir chaque étape du processus de création comme un geste artistique à part entière, depuis la production jusqu’à l’échange avec le public. L’idée de donner forme à notre binôme à travers une structure de création qui nous permette de mettre concrètement en pratique notre démarche s’est imposée tout naturellement : Animal Architecte a vu le jour en 2017. Notre premier spectacle, Durée d’exposition, a tourné à Paris et en Allemagne, où il a reçu le prix du jury et le prix du public au festival européen Fast Forward à Dresde en novembre 2018. 
Durée d’exposition, dont nous avons été invitées par la Maison Européenne de la Photographie à inventer et représenter une version en forme de performance muséale, suit les étapes d’un mode d’emploi de la photographie argentique pour parler de la séparation - et est aussi une tentative pour dépasser cette séparation. Il s’agit d’un montage de fragments de textes, de protocoles plus ou moins farfelus ou minimalistes et d’étapes purement performatives in situ. Cet entretissage de théâtralités tranchées, pour nous complémentaires, nous a permis de poser notre cadre. Nous avons cherché à créer un processus qui, en passant de Racine à la chorégraphie de non-danse, en s’inspirant de Debord sans dénier ses droits à Céline Dion, use du plateau comme d’un outil pour retrouver le présent à travers une structure rigoureuse. 
Les spectacles, expositions, lieux, pays, rencontres, visages, textes et textures, manières de faire, manières de dire… que nous découvrons ensemble et chacune de notre côté sont l’objet d’un dialogue permanent entre nous, aussi bien que chaque décision concernant les étapes de nos créations. 

 


Quel regard portez-vous aujourd’hui sur votre profession ? 
Nos « professions » à chacune sont au moins doubles : Camille joue comme interprète pour d’autres metteur.se.s en scène (en 2017-2018 Julien Gosselin pour la pièce 1993 et Joris Lacoste avec Noyeau ni fixe) et Emma collabore comme scénographe avec des artistes d’âge et d’esthétiques très diverses hors d’Animal Architecte. (Christian Benedetti ou Nina Villanova). Des matières autres que strictement théâtrales participent aussi fortement à nos vies : la danse et la philosophie, notamment.  Cette pluralité poreuse - voire cette diffraction - est essentielle pour nous. Nous ne pensons pas notre profession comme un emploi ou une fonction exclusive, séparée et déterminée, mais avant tout comme une exploration continue des formes, des choses, des contenus et des méthodes, d’où tirer par un empirisme réfléchi, des hypothèses pour nos vies et nos pratiques. Le champ de notre profession nous apparaît comme un champ fondamentalement hybride, heureusement ouvert à tous les vents et absolument indissociable de notre expérience du réel. Ainsi, le regard que nous portons sur ce qui constitue notre « travail » est difficilement dissociable de celui que nous essayons de porter sur le monde : un regard qui tente d’être le plus attentif et ouvert possible, inquiet, toujours en métamorphose, nourri par d’innombrables altérités, et pris dans des situations différentes qui lui offrent de se redéfinir avec joie.  

 

Comment vous voyez-vous dans 5 ans ? Dans 10 ans ? 
Au présent - espérons ! 

 


Photographie : Amandine Besacier