Daniela LABBÉ CABRERA
Metteure en scène
Daniela a reçu une aide à la création pour son spectacle Desterrio le vertige et la foi
Quel est votre parcours artistique ?
J’ai commencé le théâtre à l’adolescence. Chez nous, les seuls objets importants étaient les livres. Mes parents, exilés politiques chiliens, médecins, avaient risqués leur vie pour leurs idées. Ils faisaient de la médecine avec un don total de soi et un désir de réparation. Mon rapport au théâtre à voir avec eux, et avec la colère qui a accompagné mon enfance : celle de voir leurs idéaux de justice sociale vaincus par la dictature. J’ai rencontré des artistes qui ont formé mon rapport au travail comme Ariane Mnouchkine, Ricardo Lopez-Muñoz ou Carlotta Ikeda.. Ensuite je suis entrée au Studio-Théâtre d’Asnières puis au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique à Paris. Plus tard je suis partie à Berlin étudier un an à la Ernst Busch Hochschule car je me sentais proche du théâtre Allemand, à cause de sa dimension politique et transdisciplinaire. Le théâtre dans une ville qui avait connu le mur de Berlin, ne pouvait pas se faire sans être en prise avec le monde. Je suis née de l’autre côté du mur (Bucarest), et Berlin me mettait en lien avec les raisons qui m’avaient amenée au théâtre.
J’ai d’abord travaillé comme comédienne pour de nombreux metteurs en scènes qui ont été importants et c’est ma rencontre avec Antonio Latella, maître du théâtre italien, qui a fait dévier mon parcours. Nous avons formé une troupe européenne, j’ai appris à parler italien et nous avons travaillé durant sept ans ensemble. De cette rencontre est née la nécessité d’écrire et de mettre en scène. J’ai fondé le collectif I am a bird now où j’ai réunis des camarades et amis dont j’admirais le travail. J’ai d’abord créé dans des logiques d’écriture collective ou en binôme. Puis en 2020 j’ai décidé d’écrire « Cœur Poumon », la première pièce du cycle sur le soin. On n’est jamais seule comme metteure en scène, c’est un art collectif, mais c’est sur ce spectacle que j’ai eu le sentiment de commencer à dessiner un geste qui m’était propre. J’étais accompagnée par le dramaturge Youness Anzane et d’une équipe de créateurs d’exception avec laquelle je travaille encore. C’est avec eux que je mets en dialogue mon travail de mise en scène.
Quel regard portez-vous aujourd'hui sur votre profession ?
Je crois comme Edouard Louis que plus le monde va mal, et plus la nécessité de résister par nos imaginaire est puissante. Donner une autre vision de ce que pourrait être notre monde est une nécessité vitale, d’un point de vue des imaginaires mais aussi en tant qu’expérience sensorielle. Le théâtre n’a rien à voir avec ce que peut offrir le numérique. Notre profession est devenue encore plus précaire et fragile, ça en devient choquant. Mais aujourd’hui, faire ce que nous faisons, interroger notre monde, notre histoire, nos croyances, en synchronisant des cerveaux ensemble en temps réel, je crois que c’est quelque chose d’extrêmement puissant et une forme de résistance évidente au techno-fascisme. Le service public est en train d’être détruit. Jamais, on n’a porté une telle attaque à la culture, à l’hôpital et à l’école publique, mais aussi à ce qui était sacré. Ce qui meut les artistes est plus puissant que ce rouleau compresseur et je crois que le théâtre renaîtra de ce moment de l‘histoire inédit.
Comment vous voyez-vous dans 5 ans ? Dans 10 ans ?
Je me vois travaillant avec les associations citoyennes, celles qui luttent pour les droits humains, ceux des non-humains, les enseignant.e.s, soignant.e.s, chercheur.se.s, écoféministes, éducateur.trice.s… pour tisser d’autres imaginaires et d’autres mondes possibles. Je ne conçois pas mon travail sans cette porosité avec la société civile. Le théâtre est pour moi un art sacré mu par un désir puissant de justice.
Interview réalisée en 2026
Photographies réalisées en 2026 par Yama Ndiaye
