Johann PHILIPPE et Jacopo GRECO D'ALCEO
Musique électroacoustique

Johann a reçu une bourse pour acheter son synthétiseur modulaire

Interview de Johann Philippe

Quel est votre parcours artistique ?
A l’origine diplômé en médiation culturelle, j’ai intégré la classe de composition électroacoustique du Conservatoire de Toulouse en 2013, puis du Conservatoire National Supérieur de Musique de Lyon en 2016, où j’ai pu étudier avec deux formidables pédagogues et compositeurs : Bertrand Dubedout et François Roux. Tous deux m’ont accompagné dans cette longue quête qui vise à mettre en forme des objets musicaux et poétiques sur support. Ces huits années m’ont permis d’expérimenter et de découvrir ma voie dans le monde fascinant des musiques électroacoustiques. J’ai beaucoup appris sur le plan technique, au point de composer aujourd’hui en m’appuyant sur des technologies que j’ai moi-même conçues. C’est au cours de ces années que j’ai rencontré Jacopo Greco d’Alceo, mon ami et compositeur, avec qui nous avons fondé le projet HYDRA SUPERCLUSTER en provoquant la rencontre entre deux instruments électroniques singuliers : le synthétiseur modulaire, et le live coding. Forgé dans l’improvisation libre, ce projet était dès les premiers instants destiné à s’ouvrir à d’autres formes d’art, afin d’associer musique, danse, vidéo, arts plastiques, et bien d’autres. Nous avons depuis travaillé sur certaines formes plus plus écrites, en permettant l’improvisation sur un travail formel. Jusqu’en 2021, j’utilisais le synthétiseur modulaire du Conservatoire National Supérieur de Lyon. Grâce à Porosus, j’ai pu concevoir et acquérir un instrument personnel, qui me permettra de faire vivre mes projets musicaux pour de nombreuses années..

Quel regard portez-vous aujourd'hui sur votre profession ?
La musique électroacoustique est un art de l’écoute. Elle met l’accent sur le sonore et son imagerie poétique. Chaque son est porteur d’une plasticité qui se révèle à la composition. De mon côté, j’éprouve le désir d’associer ce travail sonore et formel à une intention poétique. Cette dernière est le moteur de la musique, ainsi que sa raison d’être. C’est elle qui confère à une œuvre le statut de musique. Mais elle n’est rien sans un travail : celui du·de la compositeur·rice. La matière sonore y est sculptée et modelée dans un aller-retour permanent avec l’intention. Un autre point essentiel – celles et ceux qui ont cotoyé la classe de composition de François Roux en ont conscience – réside dans l’outil. Entendu comme dispositif technique et contexte conceptuel de fabrication, il est un élément essentiel du processus de création. Son appropriation, sa maîtrise, et son détournement permettent une mise en forme plus consciente et précise.

Comment vous voyez-vous dans 5 ans ? Dans 10 ans ?
La musique électroacoustique, bien qu’ayant été fortement propulsée par des compositeur·rice·s françai·se·s, demeure un milieu relativement souterrain. Elle est, le plus souvent, diffusée soit par des institutions de la musique contemporaine, soit par des structures plus ouvertes, engagées, et qui acceptent volontiers de se prêter à l’aventure esthétique et au partage. Ces dernières offrent également l’avantage de reposer sur un ancrage local, et d’offrir une alternative à une centralisation culturelle qui a ses limites. Bien sûr, je travaille volontiers avec les institutions, mais je tends à privilégier le travail avec des structures plus locales, dans la mesure où elles permettent selon moi une plus grande dynamique de rencontre entre différents publics et différentes propositions artistiques. Dans 5 ans, j’aimerais donc avoir la possibilité de travailler avec ces acteurs et actrices de l’expérience artistique et humaine que j’ai déjà pu cotoyer, par exemple, au Paradis à Périgueux. Je souhaite que nous continuions, avec HYDRA SUPERCLUSTER, à inventer des projets qui nous tiennent à coeur, et à oeuvrer ensemble à leurs réalisation. Dans 10 ans, tout en continuant mon activité de compositeur, et de musicien au sein d’HYDRA SUPERCLUSTER, j’aimerais pouvoir poser mes valises dans un lieu, une structure nouvelle. J’aimerais qu’elle permette d’accueillir différents publics et de proposer tant des résidences aux artistes que des événements singuliers. J’imagine ce lieu comme un lieu social, un refuge pour l’échange et l’expression libre des subjectivités. Naturellement, je l’imagine aussi comme un refuge pour la musique électroacoustique, que je souhaite défendre, et continuer à voir dialoguer avec différents univers plastiques et artistiques qui, comme moi, sont friands d’expériences sensibles et uniques. 

Interview de Jacopo Greco d'Alceo

Quel est votre parcours artistique ?
L’origine est une quête de vérité. Je pense que très vite je me suis rendu compte de l’abondance de mensonges qui gouverne le monde et j’ai compris la puissance d’en créer un moi même, plus grand. J’ai compris que mon rôle dans la société ne pouvait se réaliser qu'à travers cette expression et la musique m’a donné cet immense privilège. J’ai étudié en Italie, à Milan avant de venir en France au CNSMD de Lyon. C'est là que j'ai rencontré Johann. Tous les deux compositeurs, sans trop hésiter, on a tout suite retrouvé ce besoin primaire de la scène et de la musique vivante - le vieux lieux stériles de la musique contemporaine ne sont pas pour moi. Pour revenir à la question, on avait le besoin de faire “originer” la musique de nous, de l’incorporer. Pour obtenir ce melange, un compositeur doit pouvoir imaginer et réaliser son son. Le compositeur n’existe qu' à travers son son qui déplie sa pensée. Chacun doit trouver ce qui lui correspond de la manière plus pure. Pour moi c’était le livecoding, pour Johann le synthétiseur analogique. Porosus, nous a donné la chance de réaliser cet idéal.

Quel regard portez-vous aujourd'hui sur votre profession ?
Encore, l’artiste est le menteur•rice par excellence. La seule différence avec un•e menteur•rice commune, est que iel est menteur•rice vers enversles autres, jamais envers elle-même. Un détail qui lui confère une énorme responsabilité face à la réalité d’aujourd’hui. Le problème est donc de ne se pas mentir à soi-même. C’est un des défis plus difficile pour un artiste et aujourd’hui cette profession a besoin de sincérité et d’engagement face à ce défi. L’artiste est marginal•e, mais présent•e dans la société et a besoin de se mettre en danger, avec ses idées. Iel a besoin d’oser plus !

Comment vous voyez-vous dans 5 ans ? Dans 10 ans ?
Dans 5 ans, je me vois de plus en plus têtu et enfermé dans ma cage.  
Dans 10 ans, cette cage sera encore plus grande et merveilleuse, tellement belle, qu’il sera venu le temps de la laisser, la regarder de loin et d’en faire une autre, nouvelle.

Interview réalisée en 2021
Photographie : Julia Grandperret