Pauline HAUDEPIN
Metteure en scène

Pauline  a reçu une aide à la création pour son spectacle Chère Chambre

Quel est votre parcours artistique ?
J’ai été attirée par le théâtre très tôt, mais d’abord dans sa dimension plastique et tous ses artifices : pour moi c’était des boîtes à mirages, l’idée même de décor, de scénographie me fascinait, c’était comme construire des mondes en miniature. Mais j’ai finalement entamé un parcours universitaire littéraire, ce qui explique que mon entrée dans le théâtre ait finalement été celle du texte, et donc du jeu et de l’écriture. À ce moment là j’ai commencé à expérimenter diverses formes théâtrales dans des lieux qui n’étaient pas des théâtres, avec différentes bandes de copains : des performances dans des appartements, des soirées immersives dans une gare, un feuilleton théâtral dans la cave d’un bar... Tout ça remplit d’une forme de naïveté aveugle et de gratuit dont je cherche toujours aujourd’hui à retrouver une partie du goût ! J’ai joué également dans les re-créations posthumes des performances de Guy De Cointet, au Palais de Tokyo et dans plusieurs galeries d’art et musées européens. En 2014, je suis finalement entrée à l’école du Théâtre National de Strasbourg, en section jeu, mais c’était un peu mon cheval de Troie, dans la mesure où je voulais toucher à tout et que je savais que cette école proposait une forme de porosité entre les différents corps de métiers. J’y ai rencontré la plupart des personnes avec qui je travaille aujourd’hui régulièrement, que ce soit dans mes spectacles où dans ceux des autres : Maëlle Dequiedt et Mathilde Delahaye, avec qui je collabore régulièrement en tant qu’actrice et complice artistique, Dea Liane et Claire Toubin avec qui j’ai plusieurs fois partagé le plateau et qui jouent aussi dans mes pièces, Maud Pougeoise avec qui je joue, pour qui j’ai écrit un monologue et avec qui j’ai dirigé les jeunes de la Troupe Avenir Transfrontalière cette année, Paul Gaillard et Marianne Deshayes qui sont des acteurices incroyables, Salma Bordes et Solène Fourt Marion Koechlin scénographes costumières et regisseuse générale ... Je crois très fort aux fidélités. Tout en étant au début de ma route, j’ai le fantasme romantique des complicités artistiques qui se trament et se transforment sur un temps long. À l’école en troisième année j’ai créé Les Terrains vagues, un conte noir contemporain sur fond de rêverie dystopique, inspiré de Raiponces des frères Grimm, des villes invisibles d’Italo Calvino et de l’univers de J.G. Ballard. C’est une pièce que j’ai écrite sur mesure pour quatre camarades de promo. Un moment fondateur parce qu’on a créé ça avec le pressentiment que c’était le dernier shot d’innocence, la dernière fois qu’on pourrait créer sans penser réception, production, diffusion, sans du tout chercher à plaire ou souffrir de proposer un geste artistique un peu à contre courant des modes théâtrales du moment. Du coup, contre tout attente, ça a pris, on a été repérés par l’office de production Prémisses (Claire Dupont), et on a repris le spectacle deux saisons plus tard dans la programmation officielle du TNS et au Théâtre de la Cité Internationale dirigé par Marc Le Glattin. J’ai ensuite créé ma compagnie THERAPHOSA BLONDI à Strasbourg avec Agathe Perrault, une amie de ma génération qui en est l’administratrice et productrice. Stanislas Nordey m’a proposé de faire partie des trois jeunes artistes qu’il souhaitait associer au TNS pour son deuxième mandat, et j’ai pu créer ma deuxième pièce, Chère Chambre (dont le texte est édité par Théâtre Ouvert). J’étais pour la première fois dans des conditions qui m’ont permis d’aller au bout d’un geste, dans toutes ses étapes. C’était un vrai apprentissage, qui m’a permis d’identifier le théâtre que j’essaie de faire : une sorte de dialogue permanent entre mon innocence perdue de jeune spectatrice émerveillée que je cherche à re-convoquer dans une forme de générosité un peu foutraque qui assume les artifices du théâtre, le goût des images, et les questions et inquiétudes contemporaines qui m’habitent et s’expriment par des histoires assez sombres, dans une langue organique, musicale, colérique. Mes textes procèdent le plus souvent de la transposition contemporaine d’un motif intemporel tiré d’un conte, mythe, fait divers. Je crois très fort à l’émotion, ce que je traque, et à l’humour, qui m’est indispensable. J’aime travailler avec l’inconscient, assumant une forme d’ « impureté ». Je ne veux ni punir les spectateur.trice.s, ni leur donner bonne conscience ! Je commence tout récemment à envisager aussi de dissocier mes pratiques : écrire pour d’autres et mettre en scène d’autres écritures que la mienne.

Quel regard portez-vous sur votre profession aujourd’hui ?
Un regard vairon ! Mon oeil gauche est inquiet pour l’avenir de la jeune création, pour qui les places sont de plus en plus chères, mon oeil droit s’émerveille de l’inventivité et la pugnacité dont je suis témoin autour de moi, et mon coeur continue à battre, à espérer, mais c’est une espérance active. On ne peut pas attendre, il faut être dans le faire. Mais pas dans la productivité effrénée ! J’ai envie que ça bouge ! Que ça se désencroûte ! Que la logique s’inverse ! J’ai envie de défendre ce qui est précieux ! L’idée que peut-être un jour il n’y aura plus de place que pour les blockbusters théâtraux, le contraste entre la multiplication des productions et la durée de vie ultra-limitée des spectacles qui pour beaucoup ne tournent pas ou peu, la domination de la mode, les paris de chevaux sur la jeune création, des tentatives atypiques qui me bouleverse comme spectatrice et qui restent complètement invisibles, tout ça parfois me donne envie de me replier comme un hérisson asocial qui pique dans un vieux grenier oublié ! En en même temps en ce moment, je sens en moi et autour de moi une vitalité énorme. En tant que jeunes artistes, on vit dans une contradiction permanente. On défend l’acte gratuit et en même temps on s’inscrit vite sans même le voir venir dans une logique de productivité. On vit de notre passion et on a besoin de bouffer comme tout le monde. C’est une posture qui met en tension permanente. On dépense, pour convaincre et pour que les choses existent, une énergie énorme qui est fatalement volée au temps de création et peut parfois un peu entamer la foi qu’on y place. Quand, comme moi, on est pas très fort à ce jeu là, les choses prennent fatalement plus de temps, mais c’est aussi des choix qui s’assument. Pour moi une des réponse possible pour déjouer ça, c’est le dialogue et la solidarité entre compagnies. En ce moment par exemple se tisse une sorte de lien de marrainage entre ma compagnie et la compagnie La Chair du Monde, dirigée par Charlotte Lagrange. Tout est à inventer, mais le dialogue et ce soutien déjà me fait un bien fou. L’an dernier j’ai été invitée par Solal Forte au Festival International de Milos, un festival qu’il a totalement rêvé et construit pas à pas, dédié à la jeune création pour rassembler des habitant.e.s et des jeunes artistes grec.que.s et français.e.s dans l’ancien théâtre antique d’une île grecque et y inventer des formes de rencontre et de création un peu inédites. J’ai aussi pris part à pas mal d’aventures collectives sans forcément participer aux spectacles vers lesquelles elles tendaient, mais dans le partage des questions des lectures des tentatives et des expériences. Ces conversations et amitiés artistiques me sont absolument nécessaires. Elles nourrissent et mon désir, et mes espoirs. J’ai besoin de sentir le paysage à l’intérieur duquel je m’inscris et la diversité des propositions et des chemins de création qui s’y inventent, sentir que ça fourmille autour, que ça vibre, que ça se défend pour exister, que ça crée que ça crée.

Comment vous voyez-vous dans 5 ans ? Dans 10 ans ?
Dans cinq ans.... J’ai eu la chance d’être soutenue de manière précoce par le TNS et le TCI pour mes deux premiers spectacles, et j’espère bien sûr pouvoir continuer à créer des formes et que d’autres lieux et d’autres personnes vont prendre le relais. Dans le même temps, j’essaie aussi de dissocier l’énergie intérieure qui me pousse à créer de la validation comme du rejet des instances qui font autorité parce que je sais que la roue tourne, et que mon ADN théâtral me porte naturellement vers des cadres et échelles de création très divers, sans aucune hiérarchie émotionnelle ni artistique. Le théâtre c’est la rencontre, et ma terreur, qu’on a entrevue pendant la pandémie, c’est un théâtre sans spectateur.trice.s. Je rêve d’avoir l’occasion d’expérimenter le plus de cadres possibles, dans les boîtes noires et en dehors.
Et puis j’espère que, dans dix ans, je serai en train de faire tout autre chose que le théâtre de mes débuts, que je ne ferai pas le même spectacle pour la septième fois !!! Ça voudrait dire que quelque chose en moi c’est arrêtée, où n’est plus en tension/dialogue avec les mouvements du monde. Ce qui est sûr c’est que j’espère rester toujours en remise en question de ma pratique. Et puis, surtout, rester entourée, garder foi en le collectif et ne pas me métamorphoser de manière précoce en poétesse solitaire en colère, ou en déserteuse désabusée.

Interview réalisée en 2022
Photographie : Julie Glassberg